Cahiers de Tinbad, Moments littéraires : verticalités

Combien de fois l’a-t-on entendu dire ça ? Sur la fin de sa vie surtout, cédant peut-être un peu trop aux sirènes du déclinisme ambiant, Philippe Sollers (1936-2023) déplorait souvent qu’on ne sache plus le lire, ni lire tout court, d’ailleurs. Lire vraiment, au plus près du texte, c’est-à-dire saisir ce qu’il appelait, je cite de mémoire son Carnet de nuit, « les effets en profondeur des livres ». Qu’il se rassure, Sollers, où qu’il soit : certains savent lire encore, preuve en est ce no 16 des Cahiers de Tinbad qui lui est en grande partie consacré. « Sollers sera vivant tant que des jeunes gens continueront à le lire ! », veut croire Guillaume Basquin dans l’éditorial de sa revue qui est probablement la plus sollersienne qui soit. Faut-il redire ici que, fond et forme, elle entretient une évidente ressemblance avec feue L’Infini. Fond : comme la revue longtemps dirigée par Sollers, Tinbad se veut le lieu d’une intelligence collective et combinatoire, celle qui ouvre les possibles de la littérature (mais pas seulement, du cinéma aussi notamment). Quant à la forme : mêmes couleur ivoire de la couverture, format et typo, la revue cultive une gémellité troublante avec sa devancière… Mais revenons au contenu de cette livraison-hommage : se remémorant les documentaires littéraires qu’il a réalisés en sa compagnie, Jean-Hugues Larché évoque des moments de complicité avec Sollers, « pape ironique », « intellectuel hors norme », « guide iconoclaste », se souvient-il. Pour Thomas A. Ravier, il y a un effet-Sollers sur la littérature française dont on n’a pas suffisamment pris la mesure, jugez plutôt : « Sollers est en réalité, de tous les écrivains français, celui qui a fait exploser les limites dans lesquelles végétait, et végète plus que jamais, le roman national ». Dès l’écriture de Paradis (1981) il aurait, mieux que les autres et avant eux, compris les enjeux des temps nouveaux : la littérature, par sa singularité agissante et sensible, est le seul remède efficient contre la toute-puissante technique, celle qu’on appelle aujourd’hui, à tort et à travers, technologie… Pascal Boulanger, lui, salue en Sollers le « musicien virtuose », le « génial prestidigitateur parvenant, d’un livre à l’autre, à rire du Spectacle » – en quoi d’ailleurs il a peut-être été l’un des plus rusés continuateurs de Guy Debord. D’autres contributeurs sont de la fête, Steven Sampson, Jean-Claude Hauc, Jacques Cauda ou encore Claude Minière, Olivier Rachet, Pierre Guglielmina. Sollers himself aussi est là, dont on entend la voix à travers la reprise d’un entretien vieux de trente ans paru à l’origine dans une revue de théâtre. Comment ne pas citer ce passage qui résonne drôlement avec notre (Ba)bel aujourd’hui hyperconnecté, faussement ludique et sournoisement aliénant : « Je crois qu’il y a dans le nihilisme qui est là, palpable, une participation intense des sujets à leur propre servitude ; et ce qui est nouveau, c’est qu’ils ne pensent pas qu’ils vivent à l’intérieur de cette servitude. Ils pensent au contraire qu’ils vont dans le sens d’une émancipation et d’une réalisation. » Dans un monde qui s’horizontalise et se virtualise toujours plus, Sollers aura finalement été, et c’est probablement ce qu’il faut retenir de ce beau et riche numéro des Cahiers de Tinbad, le praticien d’une nécessaire verticalité existentielle et culturelle.

 

Anne Coudreuse, à laquelle est consacré le dossier principal des Moments littéraires no 52, a-t-elle jamais écrit sur Philippe Sollers ? Peut-être, je ne sais pas, il faudrait pour le savoir reprendre toutes les impeccables chroniques qu’elle a données à cette revue et tous ses comptes rendus qui ont paru sur le site Nonfiction.fr. Pour être honnête, seul le travail critique de cette universitaire brillante et sensible nous était jusque-là familier. Nous la découvrons ici sous un autre jour, dans des écrits plus personnels et à travers un entretien très fouillé mené par Gilbert Moreau, à la tête des Moments Littéraires. Cet échange est passionnant. De sincérité, d’abord, quand elle s’attarde sur certaines facettes de sa démarche autobiographique. Et passionnant de technicité, aussi et surtout, quand elle s’attache à sa mécanique d’écriture fictionnelle. Prolongements et/ou contrepoints, Fabienne Jacob mais aussi Annie Ernaux lui consacrent des textes. Cette dernière, tentant parfois des rapprochements avec ses propres livres, s’interroge sur ce qui, dans l’écriture, est salvateur. Dans les pages de journal inédites qu’Anne Coudreuse confie à la revue il est question, à travers le récit des moments passés auprès de sa mère, de ce qui, dans une vie, nous tient debout. Ce que l’acte d’écrire procure c’est peut-être cela justement : une verticalité. « Rester verticale, en six lettres ? Écrire… », dit joliment Anne Coudreuse qui partage le sommaire avec, notez-le, Kimiko Yoshida (portfolio), Diane de Margerie, Jacqueline Fischer et Hervé Ferrage. Ce dernier, déjà publié dans la revue par le passé, donne des carnets de récents étés passés en Grèce (« La Grèce, pour moi, salvatrice, encore et toujours, depuis trente-cinq ans » ; « La Grèce est ma respiration dans le cours d’une année »). À un moment, Ferrage parle de la tenue de ses carnets comme d’un exercice quotidien d’équilibre. Trouver une stabilité chaque jour dans et par les mots choisis, grâce à eux se tenir droit, en soi, en vie ; verticalité, encore.

 

Anthony Dufraisse

 

Coordonnées des Cahiers de Tinbad

Coordonnées des Moments littéraires